EXCLUSIF: Des garderies et des écoles à proximité des axes routiers

Publié le 7 mars 2016

©TC - Archives

MONTRÉAL. Quelque 31 écoles et 139 services de garde, dont 5 garderies en voie d’ouvrir, se trouvent à moins de 150m d’une voie de circulation à débit important à Montréal, une distance que la Direction de la santé publique (DSP) déconseille pour l’implantation de ce type d’établissement, révèle une enquête de Métro.

En novembre 2014, la DSP recommandait à l’agglomération de Montréal de limiter l’établissement de nouvelles infrastructures pour usages sensibles – dont les garderies et écoles – à moins de 150m des autoroutes et des voies à débit important.

À la DSP, on a expliqué que les concentrations de polluants, notamment de particules fines, atteignent des concentrations plus fortes à moins de 200m d’une autoroute. Au delà de cette distance, les concentrations de polluants retombent à des niveaux comparables à ce qu’on peut détecter partout en ville.

«Autour des autoroutes, on se retrouve avec une plus grande quantité de polluants issus de la combustion de carburant, que ça provienne des automobiles ou des camions, a affirmé la toxicologue à la DSP, Karine Price, lorsque contactée par Métro en novembre. [Les particules fines] sont des polluants qu’on appelle “sans seuil”. Donc, peu importe la concentration, on va avoir des effets sur la santé.»

«Jamais on ne suggérerait construire une garderie ou une école primaire dans un parc industriel, où il y a des cheminées ou des polluants évidents, mais le faire près d’une autoroute ou d’une voie à fort débit est presque l’équivalent.» -Ian Culbert, directeur général de l’Association canadienne de la santé publique.

Selon Ian Culbert, directeur général de l’Association canadienne de la santé publique, les enfants sont particulièrement à risque de subir les effets délétères de la pollution atmosphérique, en souffrant notamment d’asthme et d’autres problèmes chroniques.

«Les enfants dans une cour d’école, par exemple, courent et jouent avec leurs amis, et ils respirent donc plus rapidement que des adultes. Ils ont aussi tendance à respirer par la bouche, ce qui veut dire que l’air n’est pas filtré par le nez, a-t-il expliqué à Métro. Les poumons des enfants ne sont pas encore entièrement développés. Donc, si des polluants y entrent, les tissus en pleine croissance y sont très sensibles.»

Si le conseil d’agglomération n’a pas retenu la recommandation de la Direction de la santé publique (DSP) de limiter l’établissement de nouveaux usages sensibles à moins de 150m d’une autoroute ou d’une voie à débit important, c’est que la réalité montréalaise ne le permet tout simplement pas, expliquent des représentants de la direction de l’urbanisme à la Ville de Montréal.

Moins de 100m séparent les grandes artères du centre-ville, selon son directeur, Sylvain Ducas. «Si vous appliquez une norme de non-construction de 150m de part et d’autre des artères, il n’y aurait aucune école à Montréal. J’exagère un peu, mais c’est près de la réalité», illustre-t-il.

Les règles en vigueur

Tel qu’adopté en janvier 2015, le schéma d’aménagement de l’agglomération de Montréal, qui sert à arrimer les politiques d’urbanisme de toutes les municipalités et arrondissements de l’île, prévoit quelques mesures en ce qui concerne la proximité des usages sensibles, dont les garderies et les écoles, des autoroutes. Il n’y a par contre pas de mesure particulière pour la pollution atmosphérique.

Le schéma d’aménagement prévoit que, sur un terrain adjacent se trouve à moins de 300m d’une autoroute ou à moins de 30m d’une voie à débit important, le bruit à l’intérieur d’un bâtiment voué à un usage sensible ne doit pas dépasser 40 dB audibles en moyenne sur une période de 24 heures. Pour une aire de repos à l’extérieur, le seuil est de 55 dB audibles. Ces mesures s’appliquent dès qu’on demande un changement d’usage pour bâtiment.

À noter que la voie de service d’une autoroute est considérée comme étant une voie à débit important. Dans le cas de l’A-40, par exemple, on pourra établir une garderie à 30m de la voie de service, même si on se trouve à moins de 300m de l’autoroute, selon Monique Tessier, chef de division à la direction de l’urbanisme.

Un problème connu

M. Ducas assure que la pollution atmosphérique est un enjeu important pour la Ville. Montréal a d’ailleurs mis en place plusieurs mesures pour limiter la pollution à sa source, dont l’interdiction de chauffer au bois et l’implantation de mesures favorisant l’électrification des transports.

Mme Tessier ajoute que le schéma d’aménagement contient une carte des ilots de chaleur et prévoit des mesures de verdissement pour les combattre. La pollution cause surtout des désagréments aux citoyens durant les périodes de grande chaleur, affirme-t-elle.

«C’est quelque chose qu’on doit travailler, on en convient. Il ne s’agit pas de nier ce phénomène, il est réel. Mais le niveau de pollution est en contrôle à Montréal, il y a eu des diminutions par rapport aux émanations d’il y a 30 ans.» -Sylvain Ducas, directeur de la direction de l’urbanisme de la Ville de Montréal.

«Ce sont des mesures comme celles-là qui vont faire qu’on pourra réduire la pollution atmosphérique. Appliquer une norme de distance de non-construction aux abords des artères, ça devient inapplicable dans le cas montréalais», juge-t-il.

«Si on veut limiter l’exposition à cette quantité plus grande de polluants, il faut limiter la construction de nouvelles infrastructures [pour usages sensibles] le long de ces autoroutes, a avancé la toxicologue à la Direction de la santé publique de Montréal (DSP) Karine Price, lorsque contactée par Métro en novembre. Par contre, ce n’est pas toujours possible. Si c’est le cas, nous recommandons d’avoir des mesures d’atténuation efficaces.»

Parmi les mesures d’atténuation des polluants suggérées par la DSP, signalons la mise en place de systèmes de ventilation efficaces et la configuration des bâtiments permettant de réduire l’infiltration des polluants.

Mme Tessier a fait savoir que les mesures de mitigation du bruit et des vibrations ont souvent comme effet de limiter aussi l’entrée de pollution atmosphérique dans un bâtiment. Les développeurs choisissent aussi souvent d’éloigner leur bâtiment d’une autoroute pour ne pas dépasser le seuil de bruit permis, ajoute-t-elle.

Sur les 19 arrondissements montréalais contactés par Métro, 13 ont affirmé ne pas tenir compte de la proximité d’un axe routier majeur lorsque vient le temps d’approuver ou de rejeter un projet de garderie. Deux – Ahuntsic-Cartierville et Saint-Léonard – ont carrément affirmé ne pas pouvoir refuser un projet de garderie ou de CPE si ce dernier respecte leurs règles d’urbanisme et de zonage ainsi que les exigences du ministère de la Famille.

Pourtant, un guide à l’intention des municipalités publié en février 2015 par ce même ministère réaffirmait le droit des instances municipales de refuser l’implantation d’un projet de garderie à proximité d’infrastructures «problématiques et incompatibles avec la présence d’enfants en bas âge», dont les axes de transport majeurs.

Le guide ne précise pas par contre de distance minimale. La porte parole du ministère de la Famille, Nadia Caron, a indiqué à Métro que l’approbation de l’emplacement d’une garderie était entièrement de compétence municipale.

Montréal, cancre en la matière

Selon une étude publiée en 2011 dans le International Journal of Health Geographics par une équipe de chercheurs dirigés par Ofer Amram, Montréal est la pire des 10 villes canadiennes étudiées en termes de proximité des écoles aux axes routiers.

Selon cette étude, 33,7% des écoles montréalaises se trouvent à moins de 75m d’une route majeure, et 58%, à moins de 200m. À titre d’exemple, ces taux atteignent 16% et 41% à Toronto.

L’étude rappelle que les étudiants qui fréquentent une école situéee à proximité d’un axe routier majeur sont exposés aux polluants, et que cela, en plus du bruit, peut affecter leur performances scolaires.

Méthodologie

Pour effectuer ce reportage, Métro a récupéré des données de géolocalisation du réseau routier principal du Québec sur le portail de données ouvertes du Québec et a créé une zone tampon de 150m de part et d’autre de chaque axe routier majeur.

À l’aide d’un logiciel mis au point par Métro, toutes les informations pertinentes à propos des services de garde sur l’île de Montréal, dont leur adresse, ont été extraites sur le site du ministère de la Famille.

Le même procédé a été utilisé sur le portail de données ouvertes du Québec pour extraire les données sur les écoles montréalaises.

En croisant les données de géolocalisation de ces établissements avec la zone tampon, nous avons obtenu une liste de tous ceux qui se trouvent à moins de 150m d’un axe routier majeur.

Avec la collaboration de Nael Shiab

EXCLUSIF: Des garderies et des écoles à proximité des axes routiers

Publié le 7 mars 2016

©TC - Archives


MONTRÉAL. Quelque 31 écoles et 139 services de garde, dont 5 garderies en voie d’ouvrir, se trouvent à moins de 150m d’une voie de circulation à débit important à Montréal, une distance que la Direction de la santé publique (DSP) déconseille pour l’implantation de ce type d’établissement, révèle une enquête de Métro.

En novembre 2014, la DSP recommandait à l’agglomération de Montréal de limiter l’établissement de nouvelles infrastructures pour usages sensibles – dont les garderies et écoles – à moins de 150m des autoroutes et des voies à débit important.

À la DSP, on a expliqué que les concentrations de polluants, notamment de particules fines, atteignent des concentrations plus fortes à moins de 200m d’une autoroute. Au delà de cette distance, les concentrations de polluants retombent à des niveaux comparables à ce qu’on peut détecter partout en ville.

«Autour des autoroutes, on se retrouve avec une plus grande quantité de polluants issus de la combustion de carburant, que ça provienne des automobiles ou des camions, a affirmé la toxicologue à la DSP, Karine Price, lorsque contactée par Métro en novembre. [Les particules fines] sont des polluants qu’on appelle “sans seuil”. Donc, peu importe la concentration, on va avoir des effets sur la santé.»

«Jamais on ne suggérerait construire une garderie ou une école primaire dans un parc industriel, où il y a des cheminées ou des polluants évidents, mais le faire près d’une autoroute ou d’une voie à fort débit est presque l’équivalent.» -Ian Culbert, directeur général de l’Association canadienne de la santé publique.

Selon Ian Culbert, directeur général de l’Association canadienne de la santé publique, les enfants sont particulièrement à risque de subir les effets délétères de la pollution atmosphérique, en souffrant notamment d’asthme et d’autres problèmes chroniques.

«Les enfants dans une cour d’école, par exemple, courent et jouent avec leurs amis, et ils respirent donc plus rapidement que des adultes. Ils ont aussi tendance à respirer par la bouche, ce qui veut dire que l’air n’est pas filtré par le nez, a-t-il expliqué à Métro. Les poumons des enfants ne sont pas encore entièrement développés. Donc, si des polluants y entrent, les tissus en pleine croissance y sont très sensibles.»

Si le conseil d’agglomération n’a pas retenu la recommandation de la Direction de la santé publique (DSP) de limiter l’établissement de nouveaux usages sensibles à moins de 150m d’une autoroute ou d’une voie à débit important, c’est que la réalité montréalaise ne le permet tout simplement pas, expliquent des représentants de la direction de l’urbanisme à la Ville de Montréal.

Moins de 100m séparent les grandes artères du centre-ville, selon son directeur, Sylvain Ducas. «Si vous appliquez une norme de non-construction de 150m de part et d’autre des artères, il n’y aurait aucune école à Montréal. J’exagère un peu, mais c’est près de la réalité», illustre-t-il.

Les règles en vigueur

Tel qu’adopté en janvier 2015, le schéma d’aménagement de l’agglomération de Montréal, qui sert à arrimer les politiques d’urbanisme de toutes les municipalités et arrondissements de l’île, prévoit quelques mesures en ce qui concerne la proximité des usages sensibles, dont les garderies et les écoles, des autoroutes. Il n’y a par contre pas de mesure particulière pour la pollution atmosphérique.

Le schéma d’aménagement prévoit que, sur un terrain adjacent se trouve à moins de 300m d’une autoroute ou à moins de 30m d’une voie à débit important, le bruit à l’intérieur d’un bâtiment voué à un usage sensible ne doit pas dépasser 40 dB audibles en moyenne sur une période de 24 heures. Pour une aire de repos à l’extérieur, le seuil est de 55 dB audibles. Ces mesures s’appliquent dès qu’on demande un changement d’usage pour bâtiment.

À noter que la voie de service d’une autoroute est considérée comme étant une voie à débit important. Dans le cas de l’A-40, par exemple, on pourra établir une garderie à 30m de la voie de service, même si on se trouve à moins de 300m de l’autoroute, selon Monique Tessier, chef de division à la direction de l’urbanisme.

Un problème connu

M. Ducas assure que la pollution atmosphérique est un enjeu important pour la Ville. Montréal a d’ailleurs mis en place plusieurs mesures pour limiter la pollution à sa source, dont l’interdiction de chauffer au bois et l’implantation de mesures favorisant l’électrification des transports.

Mme Tessier ajoute que le schéma d’aménagement contient une carte des ilots de chaleur et prévoit des mesures de verdissement pour les combattre. La pollution cause surtout des désagréments aux citoyens durant les périodes de grande chaleur, affirme-t-elle.

«C’est quelque chose qu’on doit travailler, on en convient. Il ne s’agit pas de nier ce phénomène, il est réel. Mais le niveau de pollution est en contrôle à Montréal, il y a eu des diminutions par rapport aux émanations d’il y a 30 ans.» -Sylvain Ducas, directeur de la direction de l’urbanisme de la Ville de Montréal.

«Ce sont des mesures comme celles-là qui vont faire qu’on pourra réduire la pollution atmosphérique. Appliquer une norme de distance de non-construction aux abords des artères, ça devient inapplicable dans le cas montréalais», juge-t-il.

«Si on veut limiter l’exposition à cette quantité plus grande de polluants, il faut limiter la construction de nouvelles infrastructures [pour usages sensibles] le long de ces autoroutes, a avancé la toxicologue à la Direction de la santé publique de Montréal (DSP) Karine Price, lorsque contactée par Métro en novembre. Par contre, ce n’est pas toujours possible. Si c’est le cas, nous recommandons d’avoir des mesures d’atténuation efficaces.»

Parmi les mesures d’atténuation des polluants suggérées par la DSP, signalons la mise en place de systèmes de ventilation efficaces et la configuration des bâtiments permettant de réduire l’infiltration des polluants.

Mme Tessier a fait savoir que les mesures de mitigation du bruit et des vibrations ont souvent comme effet de limiter aussi l’entrée de pollution atmosphérique dans un bâtiment. Les développeurs choisissent aussi souvent d’éloigner leur bâtiment d’une autoroute pour ne pas dépasser le seuil de bruit permis, ajoute-t-elle.

Sur les 19 arrondissements montréalais contactés par Métro, 13 ont affirmé ne pas tenir compte de la proximité d’un axe routier majeur lorsque vient le temps d’approuver ou de rejeter un projet de garderie. Deux – Ahuntsic-Cartierville et Saint-Léonard – ont carrément affirmé ne pas pouvoir refuser un projet de garderie ou de CPE si ce dernier respecte leurs règles d’urbanisme et de zonage ainsi que les exigences du ministère de la Famille.

Pourtant, un guide à l’intention des municipalités publié en février 2015 par ce même ministère réaffirmait le droit des instances municipales de refuser l’implantation d’un projet de garderie à proximité d’infrastructures «problématiques et incompatibles avec la présence d’enfants en bas âge», dont les axes de transport majeurs.

Le guide ne précise pas par contre de distance minimale. La porte parole du ministère de la Famille, Nadia Caron, a indiqué à Métro que l’approbation de l’emplacement d’une garderie était entièrement de compétence municipale.

Montréal, cancre en la matière

Selon une étude publiée en 2011 dans le International Journal of Health Geographics par une équipe de chercheurs dirigés par Ofer Amram, Montréal est la pire des 10 villes canadiennes étudiées en termes de proximité des écoles aux axes routiers.

Selon cette étude, 33,7% des écoles montréalaises se trouvent à moins de 75m d’une route majeure, et 58%, à moins de 200m. À titre d’exemple, ces taux atteignent 16% et 41% à Toronto.

L’étude rappelle que les étudiants qui fréquentent une école situéee à proximité d’un axe routier majeur sont exposés aux polluants, et que cela, en plus du bruit, peut affecter leur performances scolaires.

Méthodologie

Pour effectuer ce reportage, Métro a récupéré des données de géolocalisation du réseau routier principal du Québec sur le portail de données ouvertes du Québec et a créé une zone tampon de 150m de part et d’autre de chaque axe routier majeur.

À l’aide d’un logiciel mis au point par Métro, toutes les informations pertinentes à propos des services de garde sur l’île de Montréal, dont leur adresse, ont été extraites sur le site du ministère de la Famille.

Le même procédé a été utilisé sur le portail de données ouvertes du Québec pour extraire les données sur les écoles montréalaises.

En croisant les données de géolocalisation de ces établissements avec la zone tampon, nous avons obtenu une liste de tous ceux qui se trouvent à moins de 150m d’un axe routier majeur.

Avec la collaboration de Nael Shiab