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Crise en Haïti : la cruelle réalité d’être séparé de sa famille

le mardi 14 mai 2024
Modifié à 14 h 51 min le 14 mai 2024
Par Michel Hersir

mhersir@gravitemedia.com

Tour à tour, une quinzaine de résidents longueuillois d’origine haïtienne réunis le 3 mai s’expriment. Certains avec désespoir, d’autres avec angoisse. Plusieurs éclatent en sanglots. Tous dénoncent la lourdeur du processus d’immigration pour être réunis avec leurs familles prises en Haïti dans un contexte d’importantes violences.

Au centre de la pièce, le député fédéral de Longueuil-Saint-Hubert, Denis Trudel, écoute attentivement les témoignages. Emily Brossard, qui s’occupe des dossiers d’immigration au bureau du député, prend des notes. Sa collègue Lola Nga Essame se tient quant à elle prête avec une boîte de mouchoirs.

À l’arrivée du Courrier du Sud, c’est Judith Lahens, une préposée aux bénéficiaires qui a obtenu sa résidence permanente avec le programme des anges gardiens, qui s’exprime en premier.

«Mon fils m’appelle chaque jour. Il m’envoie des photos de personnes qu’il trouve à terre, qui sont morts. C’est vraiment stressant. Personne n’est l’abri en Haïti», raconte-t-elle, déplorant que sa demande pour le faire venir au Canada ait été refusée.

Deux enfants ici, deux enfants là-bas

De son côté, Rebecca Duverseau-Azur vit avec son mari et deux enfants au Québec. Ses deux autres enfants sont en Haïti. D’une voix douce, mais triste, elle explique que sa famille est presque toute aux États-Unis, mais qu’elle avait choisi le Canada parce qu’elle croyait plus facile le processus pour amener ses enfants.

«Je pensais que c’était plus facile, accueillant, agréable. Et jusqu’à présent : rien, rien, rien. Encore, j’attends», soutient l’assistante en réadaptation scolaire.

Elle devient plus émotive lorsqu’elle parle de sa fille qui reste en Haïti : «elle m’a dit : tous les jours on se lève, il y a des tirs partout». La dame qui garde ses enfants a elle-même appliqué au programme migratoire Biden. Si elle devait être acceptée, Mme Duverseau-Azur admet ne pas savoir ce qu’elle fera.

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Près d’elle, Salomon Méus-Dieunie est présente avec deux de ses sept enfants. Les autres sont en Haïti. Elle raconte à quel point il est difficile pour elle de continuer à vivre son quotidien ici sachant la situation dans son pays d’origine.

«Des fois, je suis malade quand j’entends des nouvelles d’Haïti. Je suis fatiguée, c’est invivable, c’est inhumain. Mais je dois quand même me lever pour aller travailler. Je travaille dans le domaine de la santé, je donne la santé aux autres, mais je suis malade», exprime-t-elle.

Les larmes coulent sur son visage lorsqu’elle affirme devoir en plus subir des commentaires racistes dans la rue.

 

Plusieurs résidents longueuillois d’origine haïtienne ont exprimé les difficultés qu’ils vivent dans leurs démarches pour amener leur famille ici. (Photo: Le Courrier du Sud ‒ Vicky Girard)

 

Directement au ministre

«Depuis 2021, rien n’avance. J’appelle Immigration 20 fois dans la journée, zéro réponse. Ma fille de 11 ans me dit : papi, arrête de mentir. Et là je suis fondu en larmes. Qu’est-ce que je vais dire? Je ne trouve même pas de réponses de l’immigration pour lui donner», souligne un autre participant à la rencontre, Jerry Robert.

Celui-ci a cependant trouvé un endroit où ses appels sont reçus : le bureau de son député, où «Madame Emily» se consacre aux dossiers d’immigration à temps plein.

D’ailleurs, s’ils étaient tous réunis le 3 mai au bureau de M. Trudel, c’est que ces citoyens souhaitent obtenir une intervention plus directe pour rapatrier leurs familles. L’équipe du député, avec tous les détails en main, entend ensuite remettre les dossiers directement au ministre de l’Immigration, Marc Miller.

«C’est le but de la rencontre, c’est de soumettre les dossiers similaires au ministre pour que ça débloque. On est dans l’urgence, on reçoit des appels, on reçoit la détresse des gens, et un moment donné, assez, c’est assez», explique Emily Brossard.

Une initiative similaire en 2023 avec le prédécesseur de M. Miller avait d’ailleurs permis de régler cinq dossiers.

«La machine est grosse, pis ce n’est pas toujours des résultats qu’on veut. Mais on n’a pas le droit de ne pas essayer en tout cas», affirme Denis Trudel.

 

La capitale d'Haïti, Port-au-Prince, est au centre des conflits qui font rage dans le pays. (Photo : Shutterstock)

 

Un impact similaire à une guerre civile

L’ancien ambassadeur canadien en Haïti de 2010 à 2013, Henri-Paul Normandin, ne croit pas que l’on puisse parler de guerre civile dans le cas de la situation en Haïti présentement. Toutefois, pour les gens qui habitent dans le pays – et en particulier à la capitale de Port-au-Prince –, l’impact se compare.

«Au-delà de la sémantique, l’impact sur la population est très sévère», souligne-t-il, évoquant le règne de terreur des gangs sur une bonne partie de la capitale. Assassinats, enlèvements, combats entre gangs en zone habitée sont quelques exemples de ce règne.

«Dans une guerre civile, il y a des parties prenantes, des groupes armés et autres, et l’État, qui ont des objectifs clairs. Ici, c’est plutôt le chaos, la violence, parce que même les gangs, leurs objectifs ne sont pas clairs, à part survivre comme gangs et faire de l’argent», poursuit M. Normandin.

Des dizaines de milliers d’Haïtiens ont fui leurs maisons pour éviter la violence et l’insécurité. À cela s’ajoutent une insécurité alimentaire, ainsi qu’un accès limité aux soins de santé.