Dossier des Sulpiciens et sauvegarde des archives au Québec: l’urgence d’un plan concret

Dossier des Sulpiciens et sauvegarde des archives au Québec: l’urgence d’un plan concret
(Photo : Archives Le Courrier du Sud)

Lettre à la ministre de la Culture et des Communications Nathalie Roy

C’est avec stupeur, tristesse et colère que nous avons pris connaissance de l’article de Jean-François Nadeau «Prêtres de Saint-Sulpice : catastrophe patrimoniale appréhendée» dans Le Devoir du 19 août 2020. Il est tout à fait choquant d’apprendre ainsi le licenciement sauvage du personnel attaché à la préservation et à la mise en valeur des collections patrimoniales et artistiques des Prêtres de Saint-Sulpice. Ce riche patrimoine, un des plus importants ensembles documentaires concernant la Nouvelle-France, l’histoire autochtone et l’histoire de l’Amérique du Nord, s’est vu ainsi menacé, et ce nonobstant les prétentions de la firme de relation publique récemment engagée par la congrégation, comme le révèle l’article de François Gloutnay « Archives: les sulpiciens veulent rassurer, la ministre veut classer » (Présence : information religieuse, 20 août 2020).

Cela étant dit, force est d’admettre que ce genre de scénario était somme toute prévisible. Le Regroupement des archivistes religieux, par exemple, sonne l’alarme depuis près de 20 ans quant au déclin démographique et, par conséquent, financier, des communautés religieuses, alarme partagée dans d’innombrables rapports accessibles au grand public. Ajoutons à ce portrait déjà navrant la présente pandémie, qui a assurément éprouvé les ressources de communautés qui assument une grande portion des frais médicaux de leurs membres.

Nous avons accueilli avec un certain soulagement, Madame la Ministre, vos déclarations indiquant clairement que vous aviez l’intention d’utiliser la loi pour protéger les trésors détenus par les Sulpiciens. Nous saluons vos intentions et votre détermination. Nous espérons cependant que le gouvernement du Québec ne s’arrêtera pas là. Une approche au cas par cas, du même genre que celle employée pour la sauvegarde du patrimoine bâti, ne saurait suffire. Comme vous l’a fait remarquer le Regroupement des archivistes religieux dans sa lettre ouverte datée du 19 août 2020 : « Si une congrégation religieuse aussi respectée que les Sulpiciens peut liquider ses professionnels du patrimoine (archives, bâtiments, musée) du jour au lendemain, manu militari, dans la quasi indifférence, cela n’augure rien de bon pour toutes les autres communautés religieuses moins bien nanties en terme d’importance historique ».

En effet, nous sommes inquiets des conséquences d’une multiplication de ce genre d’abandon de collections patrimoniales. S’il faut gérer au cas à cas, est-ce à dire que Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), qui a elle-même souffert depuis plus d’une décennie, devra s’attendre à devoir sauver du jour au lendemain des kilomètres linéaires de documents d’archives chaque fois qu’une congrégation laisserait tomber ses collections? Que dire des collections patrimoniales muséales, qui n’entrent pas dans le mandat de BAnQ? Comment les institutions patrimoniales plus modestes comme les sociétés historiques, pour la plupart sans financement récurrent et à la merci d’un système de subventions obtenues en fonction de la réalisation de nouveaux projets, pourraient-elles intervenir dans le domaine de la conservation à long terme de tels fonds et collections? Soyons clairs : la crise actuelle transcende le monde religieux et met en lumière les fragilités de la gestion du patrimoine au Québec, et en particulier du patrimoine archivistique.

Madame la ministre, il y a urgence à ce que la société québécoise mette en place un plan concret pour s’assurer que le patrimoine de la nation québécoise puisse se rendre à nos enfants, et aux enfants de ces derniers. Il y a urgence à retenir nos spécialistes et à conserver leur expertise irremplaçable, qui est mise à mal par la mise à pied sauvage à laquelle nous venons d’assister. Il y a urgence à ce que nous soyons capables de gérer et diffuser convenablement la richesse héritée de nos ancêtres, et à ce que nous cessions, dans le monde patrimonial, d’intervenir en urgence à la pièce quand il est trop tard. Combien d’autres catastrophes annoncées faudra-t-il pour qu’on déploie enfin une stratégie globale, intégrée pour gérer et mettre en valeur rapidement ce patrimoine trop longtemps négligé?

Madame la ministre, vous avez le pouvoir d’agir, et nous espérons que la crise actuelle servira de tremplin afin que les spécialistes du patrimoine aient les outils pour valoriser et faire connaître notre patrimoine. Ce dernier, beaucoup plus qu’un objet du passé, est l’ensemble des témoignages et des preuves qui nous permettent de comprendre d’où nous venons comme citoyens, comme êtres humains, d’où viennent nos croyances, nos valeurs, notre bâti, nos arts, nos liens avec les uns et les carences de liens avec les autres. C’est ce qui nous permet de comprendre où nous avons mis les pieds avant, pourquoi nous marchons là en ce moment, et quels sont, pour nous, les chemins de demain.

Nous estimons que cela vaut la peine d’être adéquatement protégé.

 

Alexandre Dubé, administrateur de la Société historique et culturelle du Marigot, archiviste et MA en histoire

Jean Lamarre, secrétaire de la Société historique et culturelle du Marigot, historien, Collège militaire royal du Canada

Louise Levac, présidente de la Société historique et culturelle du Marigot, géographe

Michel Fragasso, vice-président de la Société historique et culturelle du Marigot

Jean-Guy Lavigne, trésorier de la Société historique et culturelle du Marigot, cadre supérieur retraité du gouvernement du Québec

Gaétane Collette, administratrice de la Société historique et culturelle du Marigot

Robert Leroux, administrateur de la Société historique et culturelle du Marigot

 

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