Services de garde: entre les règles de santé publique et la chaleur humaine

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Par Ali Dostie
Services de garde: entre les règles de santé publique et la chaleur humaine
Au service éducatif en milieu familial d’Émilia Farcutiu (Photo : Gracieuseté)

Est-ce que vous pourrez prendre nos tout-petits dans vos bras s’ils pleurent?» C’était la plus grande inquiétude que les parents ont exprimé en vue de l’ouverture des services de garde le 1er juin. Pour les garderie, CPE et service éducatif en milieu familial contactés, la réponse est oui.

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La distanciation physique de deux mètres avec des enfants de un, deux, trois ans, c’est beau seulement sur papier. Heureusement, avec masques et visières de protection, il y a moyen de s’approcher des enfants en toute sécurité.

«Ç’aurait été quasiment inhumain de laisser pleurer un enfant sans le prendre dans nos bras, de ne pas jouer avec eux. Ça créerait un stress chez les enfants et les éducatrices. On est comme une deuxième maman, a relaté Jessica Thibodeau, coordonnatrice de la Garderie À chacun son histoire, dans l’arr. du Vieux-Longueuil. Alors on fait plus de désinfection.»

Au CPE Au pied de l’échelle

Au CPE Au pied de l’échelle – qui compte trois installations à Brossard –, il a été décidé de ne pas tracer de marques au sol délimitant des territoires de jeux pour maintenir la distance de deux mètres entre les enfants. «On insiste beaucoup sur l’importance de ne pas se toucher entre eux», indique toutefois la directrice générale Nathalie Gervais.

De plus, visières et masques sont portés en tout temps par les éducatrices, et ce, même à l’extérieur.

Responsable d’un service éducatif en milieu familial de Brossard depuis 15 ans, Émilia Farcutiu porte aussi le matériel de protection. Au cours des premières semaines où elle a été désignée comme un service de garde d’urgence, elle avoue que les directives à cet effet étaient moins claires.

«On ne savait pas quoi faire, on était dans l’inconnu, expose-t-elle. Couvrir le visage ne respecte pas le programme éducatif. Nos expressions, nos mimiques, c’est important pour le développement de l’enfant.»

Toutes les précautions étaient tout de même prises. Elle portait le masque lorsqu’elle devait s’approcher de l’enfant, par exemple au moment de laver les mains. Des marques ont été apposées sur le plancher pour mieux leur faire comprendre la distanciation. Et le plus souvent, c’est dehors que ça se passe, même pour le dîner.

La vue de leurs éducatrices cachées derrière masques et visières n’a pas particulièrement troublé les tout-petits, comme il était redouté par certains.

«La première journée, ils étaient impressionnés. Mais à plus de deux mètres, on enlevait le masque pour montrer qu’il y a un sourire derrière! Et ça se passe super bien, ils sont contents de revenir.»

Jessica Thibodeau, Garderie À chacun son histoire

Au CPE Au pied de l’échelle, des photos ont été envoyées aux parents pour que les petits aient un aperçu de cet accoutrement avant leur retour.

Service de garde d’urgence durant les premiers mois de la pandémie, le CPE de Brossard a accueilli des enfants de parents qui œuvraient dans les services essentiels. «Les enfants ont une telle résilience! lance Mme Gervais. On sentait qu’ils savaient qu’ils n’avaient pas le choix, qu’ils devaient rencontrer de nouveaux amis. Et on a essayé de rendre l’expérience la plus positive possible.»

Le 1er juin, l’équipe a retrouvé ses petits habitués «Ils étaient contents de retrouver leurs amis!»

Désinfecter!

Le deux mètres n’étant pratiquement bon que pour la théorie, la désinfection est quant à elle primordiale et prise très au sérieux.

Une fois un jouet utilisé, l’enfant va le porter dans un bac, destiné à tous les jouets qui seront désinfectés. «Ça veut dire que le matériel du programme pédagogique est un peu plus limité. On a retiré tout ce qui ne pouvait être désinfecté, comme les livres et casse-têtes», illustre Nathalie Gervais, du CPE Au pied de l’échelle.

Dans chacune des installations, deux personnes sont attitrées à la désinfection des jouets et surfaces.

Au service éducatif en milieu familial d’Émilia Farcutiu, Aleksandra a fêté ses quatre ans

À la Garderie À chacun son histoire, des flèches ont été apposées au sol, pour gérer par exemple la file vers les toilettes. Des distributeurs de désinfectant ont été ajoutés et des locaux ont été séparés pour respecter les plus petits ratios par groupe d’âge. Une minuterie sonne toutes les demi-heures pour le lavage des mains. «Chez les plus vieux, c’est plus simple. Ça se fait naturellement», assure Jessica Thibobeau.

Et dans tous les cas, les parents ne peuvent se rendre à l’intérieur.

Pour Émilia Farcutiu et son assistante, la désinfection implique beaucoup de temps de plus à l’horaire, et ce, même si quatre enfants plutôt que neuf fréquentent le service de garde. Mme Farcutiu profite bien parfois de la sieste pour nettoyer quelques jouets, mais cela se fait surtout avant et après l’ouverture du service de garde. D’ailleurs, les draps dans lesquels les enfants ont dormi durant la sieste doivent être lavés tous les jours, et non une fois par semaine.

«C’est beaucoup de temps! En plus de l’épicerie que l’on doit nettoyer!» rappelle-t-elle.

Un manque d’éducatrices à venir

Devant respecter un ratio de 30% de leur capacité d’accueil, la garderie du Vieux-Longueuil et le CPE Au pied de l’échelle peuvent facilement poursuivre leurs activités. La situation se corsera toutefois lorsque les ratios grimperont. D’autant plus que les demandes des parents risquent d’être plus nombreuses.

«Au début, il y a eu une période d’observation, les parents voulaient voir comment ça se passait. Là, on nous appelle davantage», note Jessica Thibodeau.

Les trois installations du CPE, qui accueillent normalement 80 enfants, ont pratiquement toutes atteint le ratio de 30%. Des préposées ou étudiantes pourraient être assignées aux deux postes de désinfection afin de mobiliser le plus possible les éducatrices.

 

 

Masques et visières pour tous

Le CPE Au pied de l’échelle a été identifié comme point de distribution de masques et de visières de protection pour l’ensemble des garderies privées, garderies subventionnées et CPE de Brossard, Saint-Lambert, Le Moyne et Greenfield Park.

«Il faut faire les sacs de masques et visières et mettre de côté le nombre de boites adéquat pour chaque installation», explique la directrice générale Nathalie Gervais.

Environ 150 services de garde se ravitaillent ainsi de façon hebdomadaire au bureau coordonnateur de Brossard.

 

Le milieu familial en négociations

Au service éducatif en milieu familial d’Émilia Farcutiu

Le contexte de pandémie entraîne des tâches – donc, des heures – et des investissements supplémentaires pour les responsables de services éducatifs (RSE) en milieu familial qui, avant mars, étaient déjà en surcharge de travail, rappelle Émilia Farcutiu.

La Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec (FIPEQ) est d’ailleurs toujours en négociation avec le ministère de la Famille, qui a récemment déposé une dernière offre. D’ici le 17 juin, elles devront décider si elles acceptent cette plus récente offre, ou si elles déclenchent une grève illimitée, maintenant ou à l’automne.

En mars, les RSE en milieu familial régis et subventionnés avaient voté en faveur d’une grève générale illimitée. La pandémie avait mis les moyens de pression sur la glace.

La rémunération est au cœur des négociations. Elles réclamaient un salaire 16,75$/l’heure, alors qu’elles gagnent l’équivalent de 12,42$.

«À neuf enfants, avec la subvention que je reçois, une fois que j’ai payé mon assistante et tous les autres frais au fédéral, au provincial, je gagne moins que les milieux familiaux qui ont cinq enfants. Je ne peux pas me payer temps plein», expose Mme Farcutiu, qui a suivi la Technique d’éducation à l’enfance.

Elle rappelle que plus de 3000 éducatrices du milieu familial ont décidé de quitter la profession le 6 juin «car les conditions offertes par le gouvernement sont déplorables. Je suis restée pour aider les parents, car j’ai tissé des liens forts avec mes parents utilisateurs.»

Originaire de Roumanie, elle y a cumulé des baccalauréats en géographie – études reconnues au Canada – et en cinématographie. Une information qu’elle précise car elle estime que trop souvent, «les gens pensent que nous faisons ce travail parce que nous n’avons pas le choix. J’ai préféré rester à la maison, éduquer mes enfants et aussi d’autres enfants.»

 

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