Créations de confinés

Photo de Ali Dostie
Par Ali Dostie

Le confinement est-il propice à la création? L’angoisse de la COVID-19 est-elle un frein à l’inspiration? Comment la pandémie et ses drames s’immisceront – ou non – dans les œuvres des créateurs? Le Courrier du Sud donne la parole à trois artistes visuels de Longueuil.

Malgré le confinement, le duo Viatour-Berthiaume peut poursuivre le travail de sa prochaine exposition, Jeux de mémoire. Ce projet s’attarde aux événements de leur enfance respective qui ont influencé leur façon de créer. La majeure partie des sculptures-jouets, devenues leur signature, sont achevées. Lors de l’entrevue, il n’en restait que six à créer. Plus une, qui s’est imposée: une œuvre en hommage à l’artiste Claude Lafortune, emporté par la COVID-19 le 19 avril.

«C’est un scoop!» lance Marie-Annick Viatour, d’un ton amusé.

Le duo Viatour-Berthiaume

Le duo connaissait bien M. Lafortune, qui habitait le même quartier de l’arr. du Vieux-Longueuil.

Un tel hommage à celui qui était connu pour ses créations de papier et ses émissions L’Évangile en papier et Parcelles de soleil allait de soi dans ce projet dédié à l’enfance.

«Ça va refléter sa personnalité, ce que l’on ressentait lorsqu’on le rencontrait, ses batailles pour se faire reconnaître, décrit Mme Viatour. On le qualifiait souvent de bricoleur et c’est totalement réducteur. Il a créé son propre mode de création.»

Une position à laquelle s’identifie Viatour-Berthiaume, qui se distingue par la singularité de son œuvre, que Claude Lafortune avait décrite comme «de la beauté et de la poésie en 3D».

S’ils obtiennent une bourse du programme Connexion Création du Conseil des arts du Canada, qui pousse les artistes à utiliser le numérique pour diffuser leur travail, ils filmeront la conception de l’œuvre en mémoire de Claude Lafortune.

Quelques tuiles

Sculpter les mot, de Viatour-Berthiaume

La pandémie s’est néanmoins traduite par quelques tuiles sur la tête pour le duo. Une équipe réduite devait filmer les différentes étapes du processus de création de Jeux de mémoire; un film qui devra accompagner l’exposition. Après une séance de tournage le 15 mars, il manque au moins une autre journée et le mystère plane sur quand elle pourra se tenir.

Ils ignorent aussi quand Jeux de mémoire rencontrera son public dans un musée, avec les reports causés par la fermeture de ces établissements.

Autre tuile: l’ouvrage Sculpter les mots, fraîchement imprimé, qui ne peut être distribué. La centaine d’exemplaires disponibles sur demande attendent patiemment dans leurs boîtes, au domicile des sculpteurs. Le livre explore la démarche du duo ainsi que l’ensemble des expositions qui ont puisé leur source dans l’univers de Fred Pellerin, Michel Tremblay Boucar Diouf ou encore Kim Thùy.

«On a travaillé deux ans là-dessus et là, paf!, on ne peut pas les distribuer», résume Gaétan Berthiaume.

Malgré tout, les deux artistes se réjouissent que leur travail ne soit pas inconciliable avec le confinement. «La création, c’est ce qui nous tient», conclut Mme Viatour.

Martine Bertrand: confinement d’une jeune adulte

D’un point de vue créatif, le confinement s’avère une belle période pour Martine Bertrand. Elle en prend pleinement conscience: elle aime créer entourée de sa famille. Et sa création prend ses aises au-delà des limites de son atelier.

«Je me suis installée par terre, je travaille là. Il n’y a pas eu de soupir, ça fait partie du quotidien, observe Mme Bertrand. Même le chien contourne!»

Cette maisonnée bondée en tout temps amène bien quelques tâches et distractions, mais sa création ne s’en porte que mieux. «Ça fait que j’ai tellement hâte de retourner à mon travail!»

Martine Bertrand

Autre grande source de motivation: la microsubvention du programme Connexion Création du Conseil des arts du Canada, qui a agi comme une véritable bougie d’allumage. Elle croise les doigts pour une réponse rapide, fondant beaucoup d’espoir en cette bourse qui offrirait une belle visibilité à son œuvre.

Son projet soumis: Confinement d’une jeune fille en boîte. Ce que l’on vit avec la pandémie est abordé de front.

«Je veux parler de fragilité, de l’incertitude. Ma fille a 18 ans, elle est bombardée de travail. Et la situation actuelle fait en sorte qu’elle se fait voler plein de moments de folies, de sorties. C’est partout comme ça.»

Ce projet s’avère une extension du travail qu’elle avait entamé avec la création de personnages de papier japonais. «C’est plus vivant, moins plaqué», décrit-elle toutefois. Comment? Par l’intégration de la photo et surtout, la participation de sa fille Lili.

Ce projet serait aussi une occasion de bonifier sa façon de présenter ses œuvres sur le Web – l’inévitable présence numérique – pour attirer l’œil du public. «Je veux faire un projet de photos avec mon iPhone, je veux parfaire mes techniques avec la lumière, avec les projections.»

«Ç’a semé, provoqué quelque chose. Je me suis demandé comment aller plus loin. C’étaient des pistes déjà là, mais que je ne faisais pas, constate Martine Bertrand. Je suis une fille de l’immédiat, je suis habituée en pub. Je me mets des défis, c’est là que je suis créative.»

«Mais si je n’ai pas la bourse, je vais le faire pareil. Ça se retrouva où ça se retrouvera. Parce que c’est trop l’fun.»

Ce qui est certain toutefois, c’est que ses œuvres issues et inspirées de l’univers du cinéma, dont les logogrammes qu’elle a imaginés pour le film Arrival de Denis Villeneuve, feront l’objet d’une exposition au Musée de la civilisation à Québec, à l’automne.

En confinement, l’art est plus que jamais présent dans son quotidien: des films de l’Âge d’or qu’elle visionne avec son conjoint jusqu’à sa découverte… du ukulélé. Son besoin d’adrénaline l’a aussi poussée à participer aux 24 heures de la bande dessinée de fin du monde.

«C’est tellement important, l’art. La vie est rough en chien. Alors, si tu ne trouves pas ta légèreté, ton tapis volant…»

 

Gabriel Landry: l’Olympiade de la vie

Olympiade de la vie, de Gabriel Landry

L’artiste-peintre de Longueuil Gabriel Landry a fait parvenir au début mai une image de son œuvre L’Olympiade de la vie, qu’il a créée pendant le confinement.

Le terme olympiade réfère à cette période de quatre ans entre la tenue des Jeux Olympiques. En regard du contexte actuel, où «un laps de temps s’impose avant ce retour à la vie normale que tout le monde espère à plus ou moins brève échéance», le titre est évocateur.

Dans cette pandémie mondiale, l’effort de l’humanité est certes «olympien», mais doit s’éloigner, selon l’artiste, de l’esprit de compétition pour se rapprocher de celui de solidarité, d’où les anneaux entrelacés et les continents illustrés.

L’artiste explique aussi la signification du symbole du Yin et du Yang, dans un cercle symbolisant la Terre; cercle dans lequel surgit «un œil vigilant et le coronavirus». «Le coronavirus a trouvé le moyen d’habiter l’humain que nous sommes. Celui-ci aura su cependant, tout en causant la mort de plusieurs d’entre nous, permettre aux autres de renforcer leur système immunitaire et par la même occasion, de nous rendre plus humains.»

Les mains formulent quant à elle un souhait: celui que le coronavirus, une fois maîtrisé, aura eu pour bienfait de nous apprendre à se serrer les coudes et à se tendre la main.

«Si l’arc-en-ciel semble devenu le symbole d’espoir d’une humanité en plein désarroi, la colombe, quant à elle, se veut à la fois symbole de paix, d’harmonie, d’espoir et de bonheur retrouvé. C’est ce que je nous souhaite», conclut-il.

 

 

 

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