La préservation du patrimoine, est-ce l’affaire des municipalités ?

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Par Ali Dostie
La préservation du patrimoine, est-ce l’affaire des municipalités ?
L'église St. Mark, construite en 1842 (Photo : Denis Germain - Le Courrier du Sud)

La Ville de Longueuil a acquis les bâtiments patrimoniaux du parc St. Mark sans connaître l’usage qu’elle fera de ces bâtiments.

À lire aussi: Bâtiments du parc St. Mark: rénovations majeures a prévoir à court terme

À la lumière des rapports d’inspection, le chef de l’opposition Xavier Léger se disait en faveur de la protection du patrimoine, «mais pas à n’importe quel prix» et souhaitait que des partenaires privés ou institutionnels soient inclus dans ce projet.

«La vraie question qu’on doit se poser, c’est souhaitons-nous toujours faire l’acquisition de l’église et de la salle paroissiale en assumant seul les risques? Pour moi, poser la question, c’est y répondre.»

Cet été, Groupe Phaneuf avait aussi signifié son intérêt pour ces bâtiments, avec pour projet de faire de l’église une salle de spectacles d’humour.

La mairesse Sylvie Parent a pour sa part toujours défendu que cette transaction était «la décision que l’on doit prendre». «Pour les citoyens, ce parc est un joyau, un lieu de rassemblement. Il n’est pas question de mettre ce lieu en péril.»

Le directeur général de la Ville Patrick Savard s’était aussi prononcé en ce sens, à l’effet que les municipalités étaient les meilleures instances pour préserver à long terme les immeubles patrimoniaux.

Responsabilité partagée

Alors, qui est en meilleure position pour veiller à la protection du patrimoine, le privé ou le public?

Cet enjeu n’est pas l’apanage exclusif de l’un ou de l’autre, aux yeux de la professeure à l’École d’architecture de l’Université de Montréal et responsable de la maîtrise en Aménagement option Conservation du patrimoine bâti Claudine Déom.

«Les municipalités sont grandement interpellées. Ce sont des instances publiques, qui sont gestionnaires de leur territoire. Elles ont un rôle important, avance la professeure. Cela dit, ça ne veut pas dire que c’est une mission facile à remplir.»

Elle relève la «situation précaire» des municipalités, qui sont dépendantes des revenus de taxes foncières. Ces dernières se retrouvent bien souvent déchirées entre la conservation du patrimoine et le développement économique.

Deux éléments qui ne doivent pas forcément aller l’un à l’encontre de l’autre, note toutefois Mme Déom. Elle cite par exemple le Vieux-Port de Montréal, un «endroit moribond dans les années 1980, aujourd’hui devenu un fleuron».

Sans généraliser, elle remarque néanmoins la tendance que plusieurs promoteurs ont de calculer le rendement à plus court terme, ce qui peut sembler moins compatible avec une mission de préservation du patrimoine. «Ils ne veulent pas perdre leur chemise… et ils n’ont pas à la perdre non plus.»

Évidemment, cette responsabilité partagée, elle l’est aussi entre le monde municipal et le ministère de la Culture et des Communications (MCC).

La Loi sur le patrimoine culture permet à la ministre de la Culture et des Communications de classer tout bien immeuble qui présente un intérêt public. Elle permet aussi aux municipalités de citer tout bien présentant un intérêt public, ce qu’a fait Longueuil en 1993 pour le site patrimonial du Vieux-Longueuil.

L’église apparaît ainsi au répertoire du patrimoine culturel du Québec, mais pas la salle paroissiale.

Le site du Vieux-Longueuil bénéficiant d’un tel classement, Longueuil est ainsi possiblement admissible au programme d’aide aux immobilisations – volet restauration de biens patrimoniaux du MCC.

«La protection du parc St. Mark, qui comprend l’église et les bâtiments qui lui sont attenants, incombe à la Ville de Longueuil qui a de plus, comme propriétaire, la responsabilité de préserver la valeur patrimoniale de ces immeubles», indique Émilie Mercier, de l’équipe des relations médias du MCC.

Nouveau programme

Un nouveau programme de soutien au milieu municipal en patrimoine immobilier a été annoncé en décembre.

«Le programme prévoit la restauration de propriétés privées et de propriétés municipales d’intérêt patrimonial en plus de prévoir l’embauche d’agents de développement en patrimoine immobilier au sein des villes et MRC», détaille Émilie Mercier.

Pour Claudine Déom, il s’agit là d’une «excellente nouvelle», qui témoigne d’un intérêt du gouvernement pour le patrimoine, ou à tout le moins de sa volonté de soutenir le monde municipal. «On l’attendait, admet-elle. Maintenant, le Ministère met des sommes à la disposition des municipalités. Seront-elles au rendez-vous?»

Mme Déom en appelle à une vision plus large du patrimoine, notamment dans une perspective environnementale.

«Au Québec, on pense que le patrimoine, c’est associé presque exclusivement aux bâtiments anciens, jolis idéalement. Il faut avoir une vision plus inclusive. Si le bâtiment est bon et réutilisable, il a une valeur écologique. Ça ne veut pas dire que tout devient patrimonial.»

Enjeux

L’un des plus gros défis en matière de préservation du patrimoine est de trouver un usage compatible avec la nature du bâtiment, identifie la professeure de l’École d’architecture de l’UdeM. «Il faut être à l’écoute, ne pas dénaturer les bâtiments, mais les laisser vivre. Il faut s’asseoir, réfléchir, prendre le temps.»

Se fier à une main-d’œuvre spécialisée, tant pour évaluer l’état des bâtiments que pour confier les réparations, en est un autre.

Sans se prononcer sur le parc St. Mark, Mme Déom estime qu’«il faut engager quelqu’un qui connait ça. Ce n’est pas tout le monde qui est en mesure de bien anticiper les coûts. L’expertise est importante, ça réduit le risque d’avoir des surprises. Ça vaut la peine d’investir dans le carnet de santé.»

Quant à savoir s’il est essentiel de restaurer avec des matériaux d’origine, Mme Déom refuse d’être dogmatique. Par exemple, dans le cas de l’église St. Mark, un toit en bardeaux d’ardoise est plus durable qu’en bardeaux d’asphalte, mais si le coût plus élevé des bardeaux d’ardoise compromet l’utilisation des lieux, vaut mieux privilégier le compromis.

«C’est négociable, pour le bénéfice plus vaste», nuance-t-elle.

Selon Mme Déom, renoncer à préserver un bâtiment datant de 1842 serait une «grande perte pour l’histoire. L’enjeu financier est considérable, mais la perte est unique et irrémédiable. Cela mérite qu’on prenne le temps.»

 

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